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“ NOUS DEVONS CONSOLIDER NOTRE ÉCONOMIE AUTOCHTONE”
“ LA FEMME ASSUME LE POIDS DE TOUT LE DÉSÉQUILIBRE ÉCONOMIQUE ACTUEL ”
Entrevue avec Martha Orozco, réalisée à La Paz, Bolivie, le 15 août 2005
Par:
Martha Orozco, femme autochtone de la nation Qhishwa du Nord de Potosí, en Bolivie, est depuis longtemps connue pour son cheminement d’activiste autochtone. C’est une des quelques femmes de sa nation qui a réussi avec courage et fierté à récupérer et porter les vêtements autochtones, tentant d’être conséquente avec sa façon de voir le monde et ses actions quotidiennes. Voyageuse accomplie, elle a intégré à sa lutte les souffrances de centaines de femmes qhishwas, qui émigrent dans les grandes villes pour se retrouver à mendier dans les rues en conséquence de l’insoutenable situation d’abandon et de marginalisation dont elles souffrent depuis des siècles. L’absence de propositions attaquant cette situation critique a provoqué chez Martha Orozco une prise de conscience doublée d’une grande sensibilité, ce qui l’amènera à organiser le Comité de Défense des Qhishwas Voyageurs, organisme par le biais duquel elle réussira à concrétiser de nombreux projets améliorant la qualité de vie de ses frères et sœurs.
Après avoir passé par une série d’expériences, l’infatigable Martha est arrivée à la conclusion que la question économique, avec la participation active de la femme autochtone, est l’aspect le plus déterminant pour consolider tout type de projet, incluant ceux d’ordre politique. C’est une position qui à sa base suggère l’émancipation économique des Premières Nations, qui insinue le chemin vers la pleine autogestion, qui projette les bases de la souveraineté et l’autonomie des peuples autochtones. A ce sujet Martha affirme que “ pour le moment nous devons forger une économie qui nous est propre, une économie repensée ”. C’est dans cette optique qu’elle a proposé la réalisation du Congrès de Femmes Productrices Autochtones de la Région Andine et qu’elle travaille intensément afin de le voir se concrétiser.
Ivan Ignacio.- Martha, depuis combien de temps luttes-tu pour les droits des femmes autochtones, et quelle organisation représentes-tu ?
Martha Orozco.- L’organisation est le Comité de Défense des Qhishwas Voyageurs, qui a été formé en 1987 et à partir de là nous avons pu réaliser de nombreuses activités qui sont surtout notre initiative, parce que le système n’a pas eu la capacité de répondre à nos besoins. C’est ainsi que les frères et sœurs se retrouvent à mendier dans les rues jusqu’à nos jours. Alors face à ce manque de propositions de solution nous avons dû voir par nos propres moyens ce que nous pouvions faire et nous considérons que pour le moment nous devons forger une économie qui nous est propre, une économie repensée.
Ivan.- Comment l’organisation est-elle structurée ? Quel est son organigramme ?
Martha.- Le Comité forme une direction de style occidental parce qu’il a été formé en milieu urbain : président, vice-président, trésorier, relationniste, etc. Pour ma part j’ai dû tenir la figure de proue, et une expérience particulière a été de voyager au Canada en 1993 et 1995 (mes salutations fraternelles pour eux). Alors dans ce processus j’ai vécu l’expérience de visiter d’autres pays d’Amérique du Sud dans l’optique de la mission de “ revitalisation de la colonne vertébrale du Condor et de l’Aigle ”. A travers cette mission nous avons constaté que dans tous ces pays il y a de la mendicité, tant en Équateur qu’au Pérou il y a l’exode rural, en moindre proportion en Colombie et au Venezuela. Tout ceci nous a fait réfléchir et nous en avons conclu que nous devons consolider notre économie comme peuples autochtones et dans ce cas c’est la femme qui porte le poids de tout le déséquilibre économique des pays, à travers le système prévalant actuellement.
Alors nous considérons qu’aujourd’hui la femme autochtone doit assumer une responsabilité dans l’économie du foyer, parce que de nos jours elle soutient et fait vivre, même dans la rue, les enfants et toute la famille, incluant le mari, s’il ne l’a pas abandonnée par manque de capacité économique, parce qu’il a aussi son rôle dans l’économie du foyer. C’est dans ce contexte que surgit la proposition du Congrès de Femmes Productrices Autochtones de la Région Andine, qui inclut le Pérou, l’Équateur, le Venezuela, la Colombie et la Bolivie. Nous en avons déjà discuté avec plusieurs communautés sœurs qui sont prêtes à mener ce projet à bien. Nous avons besoin de nous réunir et de parler de notre situation économique ainsi que de production.
Ivan.- Ce Congrès a comme caractéristique la productivité, c’est à dire qu'il ne met pas l’emphase, comme le font traditionnellement tous les congrès, sur la question strictement politique. À quoi cette différence est-elle due ? Pourquoi un congrès plus économico-productif que politique ?
Martha.- Regarde, nous avons passé par cette étape, une étape de sommets autochtones, menés en grande partie par des hommes, nous avons déjà parlé de la vision, de la cosmovision et d’aspects qui de quelque façon ont resurgis, les peuples se sont réunis à tout le moins pour se saluer et pour se lamenter des 500 ans (depuis l’invasion occidentale), mais nous continuons d’exister en tant que peuples et nous avons un avenir, un futur. Alors nous croyons qu’il s’agit d’une étape, personnellement j’ai passé par cette étape, maintenant l’étape la plus importante est l’aspect économique, mais ce doit être avec l’effort, avec la contribution réelle de la femme, nous ne pouvons plus nous laisser mener comme si nous étions une image, un cliché de beaucoup d’organisations intermédiaires et d’ONG, parce que tout ceci ne nous a que nui, je considère que ce fut aussi une étape et heureusement j’ai rencontré des frères qui pensent la même chose, de façon conjointe nous proposons ce projet et en ce moment nous recherchons, tant au niveau personnel qu’organisationnel, des appuis pour sa réalisation.
Ivan.- À propos des organisations de femmes autochtones, il en existe actuellement plusieurs. Quelle est leur réceptivité à l’égard du congrès productif ?
Martha.- Oui, il y a encore un processus de conscientisation à effectuer au sein des organisations syndicales, les mêmes qui tiennent un discours de lutte de classes et d’anti-impérialisme, ce sont des discours politiques qui d’un certain point de vue ont leur raison d’être, mais nous considérons qu’en premier lieu il faut consolider l’aspect économique pour voir plus clairement nos intérêts du côté politique. Par exemple, les femmes de la Fédération Bartolina Sisa appartiennent au mouvement syndical et elles sont certainement en train de réfléchir à ce sujet. Il y a aussi d’autres organisations, comme les organisations paysannes, tant d’hommes que de femmes, qui proposent le droit à l’égalité et 50% de participation féminine dans la politique, ce sont aussi des conquêtes qu’il faut applaudir car elles sont louables. Et ceci s’est répercuté dans les organisations où la femme participe déjà dans le domaine politique, mais ce que je vois c’est un vide en lien aux demandes et aux propositions qu’elles présentent, elles ne sont pas claires, parce qu’il y a un manque de participation dans l’aspect de la production, et ceci au niveau de peuples. Nos peuples ont ce décalage, ils se convertissent en récepteurs d’intermédiaires, d’ONGs, de politiques économiques externes, alors nous devons proposer une économie endogène entre nos peuples pour commencer, et ensuite nous verrons quels produits nous pourrions exporter, mais en premier lieu ce qui nous intéresse, c’est l’amélioration de notre économie, la santé et l’alimentation de nos familles.
Ivan.- Ce que tu proposes est important, parce qu’il s’agit de quelque chose comme l’émancipation économique des autochtones. Toutefois, ne crois-tu pas que ta proposition court le risque d’être qualifiée d’économiste, de développementaliste, menant à la surexploitation de la terre et de l’environnement ?
Martha.- Il est aussi très important de tenir compte de l’aspect spirituel, parce qui si nous ne respectons pas notre Mère Terre, notre Pachamama, nous ne pourrons pas réagir, nous ne pourrons qu’entrer sans un jeu économique productif à grande échelle, brûlant des sols que nous ne pourrions jamais plus récupérer, alors en tant qu’autochtones nous devons avoir toujours à la conscience que nous ne sommes pas ceux qui ont fait du tort durant des siècles à la Terre, qui ne l’a pas supporté. Ca ne fait même pas 300 ans (l’arrivée des occidentaux dans les Andes) que déjà il y a des sols devenus déserts, et nous sommes une alternative à ceci, le respect de l’environnement comme on l’entend dans certains pays. Nous avons aussi une façon de penser, c’est à dire que nous ne sommes pas propriétaires de la terre, mais au contraire nous sommes de la terre, de la Pachamama, nous faisons partie d’elle, et je répète que nous devons la respecter, la gérer avec beaucoup de responsabilité. Il sera peut-être difficile de poser dès le début des changements dans certaines communautés qui se sont dédiées seulement à l’exportation, mais ceci est un défi et nous voulons être solidaires dans ce projet, nous avons besoin de personnes solidaires, tous ceux-ci seront les bienvenus.
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