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Columnistes

Filomena Carrasco

“ NOUS LES FEMMES, TOUT COMME BARTOLINA SISA, SOMMES PRÉPARÉES POUR COMMANDER LES TROUPES AUTOCHTONES. ”

Entrevue à Filomena Carrasco, réalisée à La Paz, Bolivie, 15 août 2005..

Par: Ivan Ignacio   

Filomena Carrasco Merlo est une jeune leader Aymara au regard serein et aux opinions bien arrêtées. Ses gestes dénotent un caractère certain, une forte personnalité. Sa voix laisse transparaître le profond amour qu’elle voue à son peuple et son affection maternelle envers les siens. En même temps autocritique et réflechie, elle tient un discours extraordinairement fluide et les phrases sortant de sa bouche sont claires comme de l’eau de source. Elle occupe divers postes en tant que dirigeante autochtone : elle est Secrétaire d’organisation du Conseil National des Femmes Aymaras Autochtones du Qullasuyu, qui dit  traverser “ une étape d’organisation au niveau national du Qullasuyu, nommé à tort Bolivie ”, elle est également dirigeante du Mouvement des Sans-Terre (MST), étant Secrétaire Départementale pour La Paz, et Secrétaires aux Conflits de la Confédération Nationale des “gremiales ” (professionnels ?)de Bolivie. Elle affirme que les travailleurs, le mouvement autochtone, le mouvement paysan et les Sans-Terre luttent ensemble, au niveau des femmes

Ivan.- En tant que dirigeante du MST, quel est ton point de vue face à la conjoncture actuelle ? Comment voyez-vous le pays dans cette étape préélectorale ?

Filomena.- Mon frère, bon après-midi, nous en tant que femmes nous sommes greffées à la lutte pour le changement, nous travaillons pour reconstruire notre Qullasuyu, et c’est seulement de cette manière qu’une profonde transformation du système actuelle pourra avoir lieu. Les élections ne présentent pour nous aucun intérêt parce qu’elles sont des instances de distraction, parce qu’il y a des questions bien plus importantes, comme la Loi sur les hydrocarbures, le procès de responsabilité à Gonzalo Sanchez de Lozada, la question des terres et territoire, qui est la plus importante pour nous nations, et cette étape préélectorale nous en éloigne. Néanmoins nous considérons qu’il faut tout de même y participer, nous devons entrer dans le jeu de l’oligarchie afin de lutter aussi sur ce front, nous les femmes sommes également préparées à ceci, tout comme Bartolina Sisa était préparée à tout. Quand Tupaj Katari a été fait prisonnier, elle était déjà prête à affronter personnellement l’ennemi, elle a commandé les troupes autochtones, les femmes comme les hommes, et nous sommes de la même manière parées à toute éventualité.

Ivan.- En ce qui concerne la prise de terres, facteur fondamental de la plate-forme du MST, comment la concevez-vous dans le cadre de la campagne électorale ? Que proposez-vous au peuple au sujet des terres et du territoire ?

Filomena.-Le MST a reçu beaucoup d’invitations à ce niveau, provenant de divers partis et mouvements politiques, parce qu’ils connaissent le rôle que nous jouons dans les luttes sociales des derniers temps, ils ont vu que nous avons confronté directement l’ennemi, sans faire de grèves et sans bloquer les routes, nous avons directement occupé les terres. Et c’est pourquoi l’oligarchie nous présente comme le "vilain petit canard", en nous traitant d’assaillants, de voleurs de terres, et enfin les choses ne sont pas comme ça, nous avons occupé les terres dans des endroits où nous avons pu démontrer que c’était par nécessité, pour survivre, nous avons travaillé ces terres en les cultivant immédiatement et même, l’année passée, nous avons fait une foire agricole où nous avons exposé les produits provenant des terres que nous occupons. De la même manière nous semons des arachides dans le grand Chaco, nous produisons du lait et des fromages maintenant reconnus à Collana Tolar. Donc nous ne sommes pas méchants ou accapareurs de terres, tout ce que nous voulons est travailler et avoir une source de subsistance.

Mais l’oligarchie, les latifundistes et les grands propriétaires terriens ont travaillé pour salir notre réputation, ils satanisent les occupations des terres qui nous appartiennent de droit à nous les peuples autochtones, ils nous ont dits que nous leurs arrachons leurs terres, mais pour nous il s’agit plutôt de récupérer ce qui nous appartient. Au contraire, ce sont eux les étrangers, ils sont Croates, Serbes, Arabes, ils ont été chassés de leurs pays et sont venus ici s’approprier nos terres, et nous ne pouvons pas les laisser faire en les regardant les bras croisés.  Ils donnent nos terres pour 10 sous, c’est à ce prix que l’INRA (Institut National de Réforme Agraire) les achète, et ensuite ils veulent nous les revendre à des prix commerciaux élevés, et ça non, ce n’est pas la justice.

Ivan.- Vous affrontez directement les grands propriétaires terriens pour récupérer des terres qui ont appartenu depuis toujours à nos ancêtres. Y a-t-il des détenus, des gens persécutés, des accusés, des morts, à cause de tout ceci ?

Filomena.- Mon frère, quand le MST a commencé ses activités nous avons perdu 6 frères qui sont morts à Pananti sous les balles des mercenaires des latifundistes, nous avons des frères qui sont détenus en prison comme Gabriel Pinto Toal, contre qui les oligarques sont en furie, il y a aussi notre sœur Victoria Alvarez y encore d’autres frères qui continuent à tomber. La semaine passée est tombé notre frère Dionisio, de Collana Tolar, ça nous fait très mal parce que c’est une injustice. Pour nous la justice n’existe pas, il n’y a que le poids de la Constitution Politique de l’État qui nous opprime, mais malgré tout nous allons continuer de nous battre

Ivan.- A propos du massacre de Pananti, que se passe-t-il avec les enquêtes ? Qu’est-ce qui a été fait pour que justice soit rendue dans ce cas ?

Filomena.- Absolument rien, c’est pourquoi je te dis mon frère que la loi n’existe pas pour nous les autochtones, les frères emprisonnés purgent des peines sans avoir reçu de sentence, ils sont seulement sous enquête, supposément sous enquête, mais il y a la main noire de l’oligarchie qui tire les ficelles contre nos frères. Les actions du MST avaient créé une conscience chez nos frères, ce qui s’est répercuté sur l’opinion publique et a réveillé l’intérêt et la sympathie de la population, alors c’est pourquoi les grands propriétaires ont décidé d’écraser les leaders afin de tuer le MST. Jusqu’à maintenant on ne sait toujours pas qui sont les auteurs matériels et intellectuels de l’assassinat de ces six frères, il n’y a eu aucune enquête, mais quand c’est l’oligarchie qui est la victime, en dedans de 24 heures on trouve les coupables.

Ivan.- Passant à un autre sujet, ma sœur, tu as fait mention de la pensée autochtone et du Qullasuyu, ceci est dans la cosmovision des Andes. Est-ce que le MST est indianiste ?

Filomena.- Le MST dans ses origines, je ne crois pas mon frère, je ne crois pas. Par contre, oui, nous récupérons nos valeurs, c’est très important, maintenant nous nous considérons Aymaras, premiers peuples et autochtones, si je me prends pour exemple, auparavant je ne voulais pas me vêtir comme une femme Aymara, je voulais imiter les q’aras (les blancs), me teindre les cheveux, alors ceci était dans mon esprit colonisé, mais après avoir écouté, conversé et réfléchi avec quelques-uns de nos leaders, j’ai changé d’avis, je me suis retrouvée avec moi-même, j’ai trouvé ce que dans le fond je cherchais, et je vais toujours dire que maintenant, comme je suis avec mes frères et sœurs Aymara, je me sens comme un poisson dans l’eau, avec les gens du milieu rural je suis heureuse. C’est pourquoi je veux que mes frères et sœurs récupèrent eux aussi leur identité culturelle, cette identité que nous héritons de nos ancêtres, leurs principes, leur philosophie, leur doctrine que nous avons conservée jusqu’à aujourd’hui malgré les milliers d’années qui se sont écoulées. Et nous n’avons rien à envier à personne, au contraire, l’oligarchie n’a rien de tout ça, ils n’ont ni nation ni frontières culturelles et nous si, nous avons une identité, nous savons qui nous sommes, d’où nous venons, je suis fière de le dire. Je crois que le MST est dans ce processus, et que dans ses racines il va être indianiste.

Ivan.- Au sujet de ta condition de femme dans une société patriarcale, dans ce système de domination masculine et de machisme, comment expliquerais-tu la présence et la participation de la femme dans les luttes sociales et politiques ? Quelle est la réceptivité du monde masculin face au rôle militant de la femme en tant que leaders autochtones ?

Filomena.- Premièrement nous, comme femmes dirigeantes, voyons que la lutte est inégale. Il y a des frères qui ne se rappellent plus qu’ils sont nés d’une femme et qui ne nous laissent aucune chance, c’est pourquoi notre lutte est également orientée contre le machisme et le système patriarcal. Il arrive qu’une femme, pour continuer dans la lutte, doive renoncer même à son bonheur, l’époux ne comprend pas la responsabilité qu’a sa femme quand elle est leader, il lui impose des conditions,  il arrive même que l’on nous chasse du foyer pour ne pas avoir rempli ces conditions ;   D’autre part, il arrive que nous soyons chassées des postes que nous occupons dans nos organisations, parce que les dirigeants nous reprochent de ne pas avoir assisté régulièrement aux réunions. Alors nous sommes discriminées des deux côtés : d’une part par nos maris et d’autre part par nos compagnons dirigeants hommes. On ne veut pas nous comprendre, c’est pourquoi nous disons qu’il y a beaucoup d’inégalités dans la lutte, c’est pourquoi il y a peu de femmes qui poursuivent dans cette voie. Un autre aspect important c’est l’économie dans la famille, quand le mari nous réclame un apport financier au foyer parce que nous exerçons un poste de dirigeante, mais tout ceci est impossible, voyons, nos organisations ne rémunérant pas les dirigeants.

C’est pour ces raisons que souvent, nous les femmes dirigeantes, préférons renoncer aux postes de direction ou à notre époux afin de continuer dans la lutte. Face à un dirigeant nous pouvons nous défendre, nous avons toutes les capacités pour le faire, mais face à l’époux c’est plus difficile à cause des dures conditions qu’ils nous imposent, par exemple nous éloigner de l’organisation, c’est pourquoi beaucoup d’entre nous choisissons le chemin de la lutte, parce que je crois que nous devons laisser un bon exemple, nous devons être sans attaches, nous devons donner quelque chose pour que nos enfants et nos petits enfants ne soient pas soumis, pour que les générations à venir puissent tirer bénéfice du sacrifice et du travail que nous faisons, nous, les quelques femmes dirigeantes, et je les respecte parce que ce sont des femmes valeureuses qui dans bien des cas renoncent même au foyer.

Ivan.- Et la philosophie autochtone ? La dualité sacrée Chacha-Warmi (Homme-Femme) ? La réciprocité et complémentarité des genres dans la cosmovision des Andes ?

Filomena.- Mon frère, tout ceci ne se pratique plus dans notre Qullasuyu, nous l’avons presque complètement perdu, c’est pourquoi nous luttons toujours pour faire prévaloir l’identité culturelle, la dualité chacha-warmi. Comme exemple nous avons Tupaj Katari et Bartolina Sisa, quand il voyageait à d’autres endroits afin d’organiser l’armée autochtone, celle qui dirigeait c’était Bartolina, avec la même capacité et le même pouvoir de décision. Nous ne voulons rien faire seules, nous voulons toujours être au côté des hommes, mais ni en arrière ni en avant.

Ivan.- Crois-tu qu’après les élections vont se résoudre les aspects structurels tels que L’Assemblée Constituante et les autonomies ?

Filomena.- Nooon…. (elle rit) Soyons réalistes, avec ces élections nous n’allons arriver à rien, nous ne servons qu’à légaliser les élections en tant que masse votante, la scène électorale, ou le terrain, a été délimitée par l’oligarchie en accord avec ses intérêts, et malheureusement certains frères autochtones se prêtent au jeu en collaborant avec les partis du système néolibéral. Les élections, la justice, la Constitution Politique de l’État, la Cour Nationale Électorale, etc., tout ceci a été créé seulement pour les intérêts de l’oligarchie, et ils contrôlent tout ceci, pour nous il n’y a rien. Mais nous ne devons pas abandonner la lutte pour autant, nous devons appuyer notre frère Felipe Quispe Huanca, que nous soyons ici ou ailleurs, depuis toutes les instances, parce que c’est le seul leader conséquent et visible qu’il nous reste, puisque Evo Morales s’est malheureusement vendu à l’oligarchie, parce qu’il y a une cupule forte du système, des q’aras, des gens déclassés, qui l’entourent, et il est devenu impossible d’appuyer ce frère, mais nous pouvons toujours appuyer le frère Felipe, son entourage, ses gens, j’ai vu au cours de plusieurs réunions que ce sont des gens qui sont indianistes de cœur, ce sont des gens qui sont décidés et consciemment décidés à récupérer nos valeurs et notre identité. Nous avons confiance et notre heure viendra, parce que notre frère Tupaj Katari a dit : "Je reviendrai et je serai des millions" et nous, ces millions, allons reconstituer notre Qollasuyu, ceci est notre rêve tant souhaité, notre espoir.

Ivan.- Et au sujet de l’Assemblée Constituante ?

Filomena.- Ah ! La Constituante ! La même chose, mon frère, la même chose va succéder, ceux de l’oligarchie vont s’y mettre, ils vont acheter des postes, de la même façon qu’on achète des billets de cinéma, ils vont s’asseoir tranquillement dans leurs fauteuils ;  Nous n’avons pas d’argent, ni même pour manger, alors c’est la grande différence,  un véritable abîme, non ? c’est un gouffre profond, alors nous n’allons pas vraiment jouer de rôle là-dedans,  c’est certain qu’ils vont tenter de nous faire croire que nous sommes représentés, certainement avec la présence de quelques-uns déguisés en autochtones ou quelques autochtones à l’esprit colonisé, et qui en réalité ne vont représenter que les intérêts des transnationales.

Ivan.- En référence au thème des autonomies, deux pôles ont été identifiés : le pôle Aymara à l’Ouest, et le pôle Camba et blanc à l’Est, tous deux finiraient par diviser la Bolivie. Quelle est ton opinion à ce sujet ?

Filomena.- Nous avons posé l’option de l’autonomie parce que nous avons été discriminés comme nation Aymara, et nous allons continuer à insister, mais en ce qui concerne l’Oriente c’est distinct, ils veulent seulement tergiverser, comme étrangers Croates, Serbes, Arabes, Israélites, et d’où encore, ils voudraient s’approprier nos territoires au nom de la supposée autonomie “ camba ”. Voyons ! Ils sont arrivés sur nos territoires après avoir été expulsé de leurs pays parce qu’ils sont de mauvaises gens, alors ici ils feraient une autonomie, ça n’a pas de sens ! Je crois qu’ils ont oublié qu’ils se trouvent en territoire étranger, dans des terres qui leur sont prêtées… Où a-t-on déjà vu pareille chose ?

En entrant dans ta maison mon frère, je dois te demander la permission, voyons ! Je ne peux pas me prétendre propriétaire de ta maison ou d’une partie de ta maison en demandant par la force mon autonomie alors que je suis de la simple visite. C’est pourtant ce qu’ils veulent faire, alors ceci ne peut pas égaler ce que nous exigeons, c’est une lutte tout à fait différente, leurs intérêts sont étrangers, c’est le résultat d’appétits personnels, et ils veulent détruire nos nations. Par contre, nous voulons ce qui de droit nous revient, reprendre ce qui pendant des siècles nous a été enlevé. Nous voulons reconstruire, et non détruire, c’est ca mon frère. Pour nous il n’y a jamais rien eu, même la réforme agraire ne nous a servi à rien, tout a servi aux puissants et nous a distrait des lois.

Ivan.- Ma sœur, pour terminer, j’aimerais te demander d’adresser un message aux frères et sœurs autochtones au niveau international, spécialement ceux du nord du continent, qui liront ton entrevue une fois traduite.

Filomena.- Je crois que pour les frères et sœurs autochtones, spécialement du Canada, nous devons continuer la lutte, et c’est important de garder le contact, de s’informer de ce qui se passe dans nos communautés et nos nations autochtones, savoir ce que l’on fait comme femmes, comme hommes, comme indianistes, savoir de quelle manière nous voulons reconstituer nos nations. Alors c’est vraiment nécessaire afin que nous puissions nous donner la main en tant qu’autochtones et redevenir nous-mêmes à nouveau mais avec des valeurs morales, et ne plus reproduire ce système matérialiste insensible qui nous écrase à l’échelle mondiale. Nous, les autochtones, devons en supporter le plus grand poids et les pires conséquences, mais ca ne veut pas dire que nous devions nous rendre, non. Au contraire, nous devons continuer avec plus de force encore.

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  • webmestre:
  • Actualisé le: 08/10/2005
  •  
    Le Tawantinsuyu ou Pusinsuyu territoire ancestral

    [ Université Autochtone]

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